Revue des Colonies V.1 N°1 (selection in original French)
Maria Beliaeva Solomon
2023
Scholarly Editing : The Annual of the Association for Documentary
Editing
http ://www.scholarlyediting.org
Association for Documentary Editing
2022
mbs
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distributed by the Association for Documentary Editing and licensed under a
Creative Commons Attribution-NonCommercial-ShareAlike 4.0 International
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Co-Editor in Chief
Noelle Baker
Kathryn Tomasek
ADE Director of Publications and Consulting Editor
Silvia Glick
Managing Editor
Robert Riter
Technical Editor
Micro Editions Editor
Raffaele Viglianti
40
2167-1257
Revue des Colonies,
vol 1
no. 1,
1-15.
Bureau de la Revue des Colonies,
(Paris :
July 1834).
REVUEDESCOLONIES,
RECUEIL MENSUEL1 DE LA
POLITIQUE, DE L'ADMINISTRATION, DE LA JUSTICE, DE L'INSTRUCTION ET DES MOEURS
COLONIALES,
PAR UNE SOCIÉTÉ D'HOMMES DE COULEURSOCIÉTÉ D'HOMMES DE COULEUR,
DIRIGÉE PAR C.-A. BISSETTEC.-A. BISSETTE.
N°1Juillet.
PARIS, AU BUREAU DE LA REVUE DES COLONIES,
46, RUE NEUVE-SAINT-EUSTACHE 1834.
REVUEDES COLONIES
Prospectus.
Les colonies en général ne connaissent encore que la théorie des grands
principes de philantropie ; de la liberté en action, point.
Les classes souffrantes et opprimées réclament et combattent sans cesse,
toujours sans succès. Pour stimuler cette volonté molle de faire le bien, à
laquelle se bornent nos
gouvernans,
gouvernants,
il est nécessaire de grouper en faisceau les réclamations justes
qui s'élèvent de toutes parts. Ces réclamations, ces griefs, pour avoir du
succès, doivent recevoir la plus grande publicité : c'est l'objet de notre
Revue.
La tribune ne peut plus suffire aujourd'hui ; les pétitions sont
ajournées par la négligence calculée des rapporteurs ou repoussées par d'
insolens
insolents
ordres du jour. D'un autre côté, les prescriptions des ministres
sont savamment éludées par les autorités coloniales, toujours bien disposées
en faveur des privilégiés. A cette tactique jusqu'à ce jour triomphante, des
partisans de l'aristocratie et du
privilége,
privilège, il faut enfin opposer la puissance de l'opinion publique éclairée
par une discussion toujours sage, toujours vraie, mais énergique et jamais
timide, des causes, quelles qu'elles soient, qui entravent la fusion
désirable des populations diverses des colonies2.
A cet effet, un journal spécial est créé sous le titre de Revue des Colonies,
et M. BissetteM. Bissette en a la direction.
Ce journal n'est pas seulement consacré à tout ce qui concerne les colonies,
considérées comme source de nouvelles et de faits curieux propres à amuser
les loisirs du lecteur, mais il se voue en entier aux intérêts politiques,
intellectuels, moraux et industriels des colons de l'une et l'autre
couleur3.
Rien de ce qui concerne les colonies françaises particulièrement ne sera
omis dans cette publication mensuelle. Le gouvernement, l'administration, la
justice y seront examinés sous le double rapport de leurs actes et de leur
personnel ; car de celui-ci dépend trop souvent l'esprit et la tendance qui
oppriment les populations ou préparent leur bien-être.
Les droits civils, politiques et sociaux des deux classes libres, qui,
jusqu'à présent divisées, devraient être unies, y seront développés et
soutenus avec un zèle infatigable.
La grande question de l'abolition de l'esclavage, pierre fondamentale de la
liberté, y sera traitée avec le soin le plus consciencieux et l'amour le
plus ardent de l'égalité et du bien général4.
L'arbitraire, la partialité y seront traduits sans aucune acception de
personnes devant le tribunal de l'opinion publique. Le faible y trouvera
appui et protection, l'oppresseur, châtiment, le fonctionnaire, blâme mérité
de ses actes illégaux, mais respect pour sa personne.
La Revue des Colonies s'occupera aussi de tous les
changemens
changements
opérés ou projetés dans la législation qui régit les colonies
étrangères et qui doivent réagir d'une manière puissante sur les nôtres5.
Les intérêts nationaux, par rapport à la possession
d'AlgerAlger, trouveront dans la Revue des
Colonies un organe dévoué et indépendant6.
Des
correspondans
correspondants
nombreux et instruits assurent aux lecteurs autant de variété que
de savoir dans les articles de la Revue des Colonies.
DÉCLARATION DE PRINCIPES.
La Revue des Colonies croit devoir, avant tout, indiquer
d'après quels principes elle jugera les hommes et les choses. Selon elle, 89, dans l'immortelle Déclaration des Droits que vota
l'Assemblée Nationalel'Assemblée Nationale, posa les bases à
venir de toutes les institutions vraiment démocratiques ; c'est pourquoi nous
inscrivons cette Déclaration en tête de ce recueil : ce sont
là les tables de notre loi.
Les Droits de l'Homme étaient méconnus, insultés depuis des
siècles ; ils ont été rétablis pour l'humanité entière dans cette
Déclaration, qui sera à jamais le cri de
ralliement contre les oppresseurs, et la loi des légis lateurs
eux-mêmes.
(Adresse de l'Assemblée Nationale
aux Français, 11 février 1790.)
Extrait
DES PROCES-VERBAUX DE L'ASSEMBLÉE NATIONALE
DES 20, 21, 22, 23, 24, 26 AOUT ET 1er OCTOBRE 1789.
DÉCLARATION DES DROITS DE L'HOMME EN SOCIÉTÉ7.
Les
représentans
représentants
du peuple français, constitués en Assemblée
Nationale, considérant que l'ignorance, l'oubli ou
le mépris des droits de l'homme sont les seules causes des
malheurs publics et de la corruption des
gouvernemens,
gouvernements,
ont résolu d'exposer dans une déclaration solennelle
les droits naturels, inaliénables et sacrés de l'homme, afin que
cette déclaration, constamment présente à tous les membres du
corps social, leur rappelle sans cesse leurs droits et leurs
devoirs, afin que les actes du pouvoir législatif et ceux du
pouvoir exécutif, pouvant être à chaque instant comparés avec le
but de toute institution politique, en soient plus respectés ;
afin que les réclamations des citoyens, fondées désormais sur
des principes simples et incontestables, tournent toujours au
maintien de la constitution et au bonheur de tous.
En conséquence, l'Assemblée Nationale
reconnaît et déclare, en présence et sous les auspices de
l'Etre-Suprême, les droits
suivans
suivants
de l'homme et du citoyen.
Article 1er.— Les hommes naissent et demeurent libres et égaux
en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que
sur l'utilité commune.
2.— Le but de toute association politique est la conservation des
droits naturels et imprescriptibles de l'homme. Ces droits sont
la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à
l'oppression.
3.— Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans
la nation. Nul corps, nul individu ne peut exercer d'autorité
qui n'en émane expressément.
4.— La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à
autrui ; ainsi l'exercice des droits naturels de chaque homme n'a
de bornes que celle qui assurent aux autres membres de la
société la jouissance de ces mêmes droits. Ces bornes ne peuvent
être déterminées que par la loi.
5.— La loi n'a le droit de défendre
que les actions nuisibles à la société. Tout ce qui n'est pas
défendu par la loi ne peut être empêché, et nul ne peut être
contraint à faire ce qu'elle n'ordonne pas.
5.—
6.—
La loi est l'expression de la volonté générale. Tous
les citoyens ont droit de concourir personnellement ou par leurs
representans
representants
à sa formation. Elle doit être la même pour tous, soit
qu'elle protège, soit qu'elle punisse. Tous les citoyens étant
égaux à ses yeux sont également admissibles à toutes dignités,
places, emplois publics, selon leur capacité et sans autre
distinction que celle de leurs vertus et de leurs
talens.
talents.
7.— Nul homme ne peut être accusé, arrêté ni détenu que dans les
cas déterminés par la loi et selon les formes qu'elle a
prescrites. Ceux qui sollicitent, expédient, exécutent ou font
exécuter des ordres arbitraires doivent être punis ; mais tout
citoyen appelé ou saisi, en vertu de la loi, doit obéir à
l'instant ; il se rend coupable par la résistance.
8.— La loi ne doit établir que des peines strictement et
évidemment nécessaires, et nul ne peut être puni qu'en vertu
d'une loi établie et promulguée antérieurement au délit et
légalement appliquée.
9.— Tout homme étant présumé innocent jusqu'à ce qu'il ait été déclaré coupable, s'il est jugé
indispensable de l'arrêter, toute rigueur qui ne serait pas
nécessaire pour s'assurer de sa personne doit être sévèrement
réprimée par la loi.
10.— Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même
religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas
l'ordre public établi par la loi.
11.— La libre communication des pensées et des opinions est un
des droits les plus précieux de l'homme : tout citoyen peut donc
parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l'abus de
cette liberté, dans les cas déterminés par la loi.
12.— La garantie des droits de l'homme et du citoyen nécessite
une force publique : cette force est donc instituée pour
l'avantage de tous, et non pour l'utilité particulière de ceux
auxquels elle est cofiée.
13.— Pour l'entretien de la force publique, et pour les dépenses
d'administration, une contribution commune est indispensable.
Elle doit être également répartie entre tous les citoyens, en
raison de leurs facultés.
14.— Tous les citoyens ont le droit de constater par eux-mêmes ou
par leurs
représentans
représentants
la nécessité de la contribution publique, de la
consentir librement, d'en suivre l'emploi et d'en déterminer la
quotité, l'assiette, le recouvrement et la durée.
15.— La société a le droit de demander compte à tout agent public
de son administration.
16.— Toute Société dans laquelle la garantie des droits n'est pas
assurée, ni la séparation des pouvoirs déterminée, n'a point de
constitution.
17.— Les propriétés étant un droit inviolable et sacré, nul ne
peut en être privé, si ce n'est lorsque la nécessité publique,
légalement constatée, l'exige évidemment, et sous la condition
d'une juste et préalable indemnité.
Extrait du procès-verbal de l'assemblée
nationale, du jeudi 1 octobre 1789.
Collationné conforme à l'original. Signé MOUNIER,
président ; le vicomte DE MIRABEAU, DEMEUNIER, BUREAU DE
Pusy, l'évêque DE NANCY, FAYDEL, l'abbé d'EYMAR,
secrétaires.
Tous les principes de 89 sont dans cette déclaration ; et, quoi qu'on fasse,
il y a dans ces principes, que la révolution française, par ses armées
républicaines et impériales, a semés sur la terre d'Europe, et par ses livres partout dans l'univers, une
virtualité qu'on ne parviendra pas à étouffer.
Certes, s'il est une connaissance bonne à rappeler à l'homme, c'est celle de
ses droits, que les aristocraties peuvent bien parvenir à faire tomber en
désuétude çà et là, mais auxquels l'avenir appartient.
Nous demandons qu'on compare l'état présent de notre législation avec cette
page de justice et de liberté, qu'on examine si les lois qu'on nous fait
sont conformes aux principes de cette déclaration, laquelle doit être à
jamais, selon la belle expression de l'Assemblée
Nationale, la loi des législateurs eux-mêmes. Et
si cet examen montre évidemment que le gouvernement, quel qu'il soit, n'est
pas fondé sur cette base, seule équitable, la mise en pratique des droits de
tous, ceux qui, comme nous et avec l'Assemblée Nationale,
seront convaincus que l'ignorance, l'oubli ou le mépris des droits de
l'homme sont les seules causes des malheurs publics et de la corruption
des
gouvernemens,
gouvernements,
en concluront victorieusement que tout le mal de la
situation présente, aux colonies comme partout, vient positivement de cette
ignorance, de cet oubli ou de ce mépris, nous ne savons précisément lequel
dire, tant de la part des
gouvernans,
gouvernants,
au reste, que de celle des gouvernés.
Le directeur, BISSETTEBISSETTE.
COUP D'OEIL SUR LE RÉGIME COLONIAL ET SES EFFETS.
Tous les journaux ont retenti des déplorables
événemens
évènements
de la Grand'Anse8, MartiniqueMartinique. Les uns, inspirés par le pouvoir, aux yeux
duquel tout ce qui est émancipation devient un objet de terreur, ont
présenté cette affaire sous un aspect défavorable à des hommes qui se sont
bornés à résister à l'oppression.9 D'autres, plus
bienveillans,
bienveillant,
plus impartiaux surtout, se sont bien gardés de porter un
jugement anticipé sur une affaire de cette nature : ils savaient que la
passion exagère le mal comme le bien, et qu'il ne faut point
adopter avec précipitation les dires d'un parti puissant et souvent
injuste.
Nous aussi, nous allons nous en occuper, mais en la faisant précéder de
considérations propres à en déterminer la moralité.
Ces faits, qui nous semblent à peine croyables, se répètent chaque jour avec
impunité dans nos colonies. Et comment n'en serait-il pas ainsi, lorsque les
hommes chargés de maintenir les lois y sont le plus intéressés à les violer !
L'arbitraire n'y est donc que le triste corollaire d'un état de choses dont
l'origine remonte à une époque de conquête, de rapines et de brutales
violences. On sait que cet arbitraire existe ; la philosophie l'a flétri ; le
pouvoir lui-même semble repousser une honteuse solidarité, et cependant rien
de vrai n'a été fait pour le faire cesser. Tout a été déception et mensonge,
depuis les mesures illusoires contre le trafic des noirs jusqu'aux lois qui
semblent accorder aux hommes de couleur des droits de citoyens et une
justice qu'on ne pourrait sans mensonge représenter une balance à la
main.
Ces causes, qui, découlant du régime général des colonies, sembleraient
étrangères aux
événemens
évènements
de la Grand'Anse, dont nous nous occuperons plus spécialement10, s'y rattachent néanmoins par une multitude de fils :
car, dans la destinée des peuples comme dans celle des hommes, rien n'est
isolé, et les effets actuels sont souvent produits par des causes qui se
perdent dans la nuit des temps.
Les colonies aussi, malgré leur éloignement de la mère-patrie, ont ressenti
les effets de la grande commotion politique qui a régénéré la France. Un long ilotisme, largement exploité par
l'aristocratie, n'avait pu réussir à paralyser tellement les cœurs qu'ils ne
se sentissent réchauffés par les rayons du soleil de la liberté. Les hommes
de couleur surtout, plus avancés que les malheureux esclaves, tournaient les
yeux vers la France avec amour et confiance ; ils sentaient que chaque
chainon qui tombait des liens de la vieille Europe était pour eux un gage
d'affranchissement. La noblesse
blazonnée,
blasonnée,
élevée au titre de peuple, offrait un haut enseignement à la
noblesse de la peau11, qui n'avait même pas comme elle
le prestige des illustrations personnelles. La destruction de l'une était le
gage assuré de la destruction de l'autre. L'affranchissement du peuple, qui
avait gémi si long-temps sous l'empire de la glèbe, n'était-il
pas aussi pour les esclaves un présage de liberté ? Il y avait donc aux
colonies ce qui s'y trouve encore aujourd'hui, une absurde aristocratie
cramponnée à ses
priviléges
privilèges
et prête à commettre tous les excès pour les conserver, et d'un
autre côté une population pleine de sève, d'énergie, commençant à comprendre
ses droits et sa dignité.
Telle était donc la position des colonies lorsque la révolution de
juillet12, si riche d'avenir, fit croire un moment
au réveil de la France. Le nouveau gouvernement, entraîné, malgré lui sans
doute, par la force des circonstances, n'osant pas soulever le voile qui
cachait ses arrières-pensées, se courbant enfin devant l'opinion publique
qui venait d'avoir quelque retentissement, effaça le mot
réglemens
réglements
de l'article de la charte concernant les colonies. Il
déclara qu'elles seraient régies par des lois particulières13. Cette reconnaissance tacite des abus de toutes
sortes, dont le régime des ordonnances est la source impure, fit concevoir
d'heureuses espérances aux hommes qui peuvent encore ajouter quelque foi à
des promesses de ministres. C'est qu'ils ne croyaient pas qu'un gouvernement
né de la démocratie pût si promptement oublier son origine ; ils ne
réfléchissaient pas que la conservation des titres de noblesse, d'une
soi-disant chambre haute, et surtout d'une liste civile exagérée étaient des
jalons posés par le pouvoir naissant pour se constituer sur des bases
analogues à celui que le bras populaire venait d'écraser. La conservation de
la noblesse titrée dans la mère-patrie14, l'adjonction
qu'on lui faisait de l'aristocratie des Turcarets15, ne disait-
il
elle
pas hautement aux colonies que, sauf quelques légères
modifications, on leur conserverait leur aristocratie de peau avec la plus
grande partie de ses
priviléges.
privilèges.
En effet les admirables lois particulières furent rendues
tellement illusoires qu'elles équivalent au bon plaisir des ordonnances16, n'en différant que par l'hypocrisie du titre. Par
exemple, la loi électorale, établissant les droits politiques des blancs et
des hommes de couleur, n'est-elle pas une ceuvre de perfide déception ? A
l'ile de Bourbonl'ile de Bourbon et de CayenneCayenne, où les blancs sont en grande majorité,
le cens électoral et l'éligibilité sont fixés à un taux moins élevé, car il
n'y a point à craindre de concurrence ; mais dans les colonies de la
Guadeloupe Guadeloupe et de la MartiniqueMartinique, où la population de couleur, très
nombreuse, possède une fortune moyenne, on prend la précaution
d'élever le cens de manière qu'elle ne puisse y atteindre. Est-il rien de
plus perfide, je dirai même de plus odieusement ironique que de concéder
ainsi le droit en interdisant les moyens. N'eût-il pas été plus vrai de
déclarer franchement que les blancs seuls seraient électeurs17 ?
Il devenait difficile, en présence de cette loi d'organisation politique,
créant ou plutôt sanctionnant un
privilége,
privilèges,
de donner quelques
développemens
développements
à la force populaire. La garde
nationale, cette admirable institution de la métropole, eut
aux colonies une pâle imitation dont on eut soin de bannir le nom et
l'élément démocratique, l'élection.
Si la France a une garde nationale, les colonies ont une milice dont les
officiers, nommés par le gouverneur, sont pris généralement dans la
population blanche et parmi quelques hommes de couleur. Ceux-ci, pour
conserver un grade obtenu par la faveur, se devouent sans réflexion au
gouverneur et se font ses
complaisans.
complaisants.
Nous nous hâtons de le dire, parmi les promotions qui ont été
faites, nous comptons des amis qui n'ont pas varié dans leurs opinions
politiques, mais il n'en est pas ainsi de tous. Quand le pouvoir se rend
odieux par sa partialité, il corrompt toujours les hommes qui se font ses
tenans.
tenants.
Quels liens peuvent en effet unir des hommes se trouvant dans une
aussi fausse position que la milice coloniale et ses chefs ? La confiance ?
elle n'existe pas. La fraternité ? on l'y chercherait vainement. Reste donc
la force, et elle est bien journalière.
Dans l'ordre judiciaire, les abus fourmillent, et toujours ils sont à
l'avantage de la classe aristocratique. Les cours royales et les tribunaux
de première instance sont constitués de manière à laisser les blancs devenir
juges et parties dans leur propre cause. Enfin, en dépit du texte même de la
charte, des cours prévôtales peuvent encore ensanglanter le sol
des colonies en assassinant juridiquement les
innocens
innocents
dont on veut se défaire.
Eh bien ! en présence de cet arbitraire sans bornes, appuyés sur leurs
nombreux
priviléges,
privilèges,
les blancs font entendre des murmures, et se plaignent que le
gouvernement ait osé toucher à l'arche sainte de leur pouvoir, en diminuant
quelques-uns de leurs
priviléges.
privilèges.
Les droits politiques, ils les possèdent tous ; la puissance
judiciaire se trouve entre leurs mains ; la force publique, ils la dirigent et la commandent ; mais ce n'est pas assez au gré de leur
orgueil blessé. Un principe, sans application il est vrai, a été émis ; le
mot égalité a été prononcé, n'était-ce pas suffisant pour froisser ces cœurs
égoïstes et durs pour lesquels tout homme indépendant qui n'est pas de leur
ligue n'est qu'un vil esclave révolté ? Les hommes de couleur, au contraire,
confians
confiants
dans la bonne volonté dont le gouvernement avait donné quelques
faibles gages, attendaient avec patience des jours meilleurs en formant leur
éducation politi que de manière à pouvoir saisir l'influence que leur
assurent dans leur patrie le bon droit et le nombre. Et que veulent-ils en
effet qui ne soit sage et raisonnable ? Placés dans leur pays dans la même
position que le tiers-état en France avant la révolution, ils demandent ce
que cet ordre exigeait alors : la liberté et l'égalité. Mais ils ont affaire
à des privilégiés plus tenaces encore que ne le furent la noblesse et le
clergé de France. Ceux-ci du moins n'avaient pas l'impudence de dénier le
titre d'hommes à leurs adversaires18.
Quel était donc le moyen dont pouvaient se servir les privilégiés pour
reconquérir l'intégrité de leurs
priviléges
privilèges
? Les demander au gouvernement était chose impossible, on leur eût
répondu d'attendre tout du temps ; que l'on n'avait fait que céder à une
pénible nécessité ; que d'ailleurs les libertés accordées aux mulâtres
étaient purement illusoires, se bornant en réalité à quelques légères
concessions de sociabilité19. Et encore ces concessions
même fléchissent-elles souvent devant le bon plaisir de l'aristocratie.
Ces réponses, qui satisferaient des hommes moins
impatiens,
impatients,
moins orgueilleux surtout, eussent blessé profondément ces
maîtres impérieux dont le despotisme s'exerce sans contrôle sur de
malheureux esclaves. Il fallait donc employer tous les moyens, la calomnie
même, pour asservir la classe de couleur et l'écraser20.
II fallait la représenter comme factieuse, turbulente, ayant
juré de détruire les blancs et ne reculant pour y parvenir, ni devant
l'assassinat, ni devant l'incendie. Il est si facile de calomnier des hommes
auxquels on interdit la défense ! De trouver coupable l'ennemi que l'on juge
soi-même ! Et puis les colonies comptent aussi dans leur sein des hommes qui
savent créer des complots, les fomenter, les faire naître à propos, pour en
tirer avantage dans leur intérêt. Et qu'importe en effet que le sang
vil de quelques nègres vienne rougir le sol ! Qu'importe que la
tête d'un mulâtre roule sur l'échafaud ! Bagatelles que tout
cela, quand on considère le glorieux résultat qu'on en attend ; c'est-à-dire
l'asservissement de la masse au profit du plus petit nombre. D'ailleurs la
métropole offre bien quelques exemples qui sembleraient autoriser les
colonies dans ce machiavélisme.
Alors nous avons vu naître ces complots imaginaires, ces incendies dont la
périodicité à certaines époques indique d'affreux mystères. Des
innocens
innocents
ont été accusés, jetés dans les cachots, torturés, fusillés sans
pitié lorsqu'ils se permettaient quelques plaintes. Ni le sexe ni l'âge ne
pouvaient attendrir ces hommes féroces qui se livrent envers leurs esclaves
à des
raffinemens
raffinements
de cruauté, et leur or, jeté à la tête des proconsuls de la grande
nation, cache à leurs yeux de larges taches de sang.
Ah ! si quelque jour une plume éloquente déchirant le voile funèbre qui couvre
nos colonies, retraçait l'histoire de la domination des possesseurs
d'hommes ; si elle évoquait du fond de leur tombeau les tristes victimes qui
chaque jour y sont entassées, jamais contrée souillée par la tyrannie
n'offrirait de pages aussi horribles21. Tout ce que nous
lisons des Mésence, des Caligula, des Louis XI22, tout
ce que nos cœurs se refusent à croire comme trop dégradant pour l'humanité
se trouve surpassé au dix-neuvième siècle par des Français d'outre-mer. Mais
ces horribles scènes de despotisme n'ont point ici leur place, ailleurs nous
les révélerons en jetant les noms de leurs infâmes auteurs aux gémonies de
l'histoire.
Revue des Colonies V.2 N°1 (selection in original French)
Maria Beliaeva Solomon
2023
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2022
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Noelle Baker
Kathryn Tomasek
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Silvia Glick
Managing Editor
Robert Riter
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Raffaele Viglianti
40
2167-1257
Revue des Colonies,
vol 2
no. 1,
1-11.
Bureau de la Revue des Colonies,
(Paris :
July 1835).
REVUEDESCOLONIES
RECUEIL MENSUEL DE LA POLITIQUE, DE L'ADMINISTRATION, DE
LA JUSTICE, DE L'INSTRUCTION ET DES MOEURS COLONIALES,
DIRIGÉ PAR C.-A. BISSETTEC.-A. BISSETTE.
2e année — n.1 — Juillet.
Ne suis-je pas un homme et votre frère ?....23
PARIS, AU BUREAU DE LA REVUE DES COLONIES, 28, RUE LOUIS-LE-GRAND. 1835.
REVUE DES COLONIES
2e ANNÉE. JUILLET 1835. N° 1.
De l'abolition de l'esclavage par la Convention nationale.
— Projet de loi pour
l'abolition de l'esclavage.
— Enquête sur les colonies, Vote de la dernière loi sur
les colonies.
— Question électorale.
— FRANCE. Chambre des députés. Discussion du budget de la
marine et des colonies.
— Du vote de la loi relative à la législation criminelle.
Chambre des pairs.
— Discussion sur la loi du crédit supplémentaire de 650,000
francs accordé au ministre de la marine et des colonies.
— Colonies étrangères.
Bermudes. Barbade.
—Nouvelles diverses.
— Variétés.
— Biographie.
— Poésie.
— Bibliographie.24
DE L'ABOLITION DE L'ESCLAVAGE PAR LA CONVENTION NATIONALE. — PROJET DE LOI DE LA
REVUE DES COLONIES.
L'esclavage, qui tend à s'effacer complétement et sous toutes ses formes des
sociétés humaines, et dont l'abolition par voie législative dans nos colonies ne
saurait tarder beaucoup à s'accomplir, fut une fois déjà mis hors la loi, avec une
admirable spontanéité, par la Convention nationaleConvention nationale.
La Convention nationale ne recula pas d'une heure cette juste réparation, et du
moment que la question lui eut été soumise, elle la résolut sans désemparer dans
le sens de la révolution et de l'esprit philosophique du dix-huitième siècle ; pour
mieux dire cela ne fit pas question pour elle. Dans les premières préoccupations
de 89, on n'avait fait que songer un moment aux colonies. On avait été au plus
pressé en appelant les hommes de couleur libres à la jouissance des droits de
citoyen. Aux colonies mêmes, la question, bien que dominant comme aujourd'hui le
fond des choses, fut tenue autant que possible hors de la discussion par une sorte
d'appréhension et d'effroi vague de l'avenir.
Cependant la révolution française avait marché. Les idées nouvelles répandues par
la presse, propagées par la parole, avaient traversé les mers25 ; les Antilles françaises étaient elles aussi travaillées de l'esprit nouveau.
En général pourtant, ce n'était guère qu'entre les blancs que s'étaient formés des
partis. Aux colonies comme en France il y avait des révolutionnaires,
et des contre révolutionnaires, des partisans de la royauté et des partisans de la
démocratie. Le drapeau tricolore était apparu aux uns comme un signe odieux, comme
un signe glorieux aux autres ; ceux-ci étaient les plus nombreux, ceux-là les plus
riches. De là des divisions, des partis ; une mésintelligence sourde entre ceux qui
se cramponnaient désespérément aux
priviléges
privilèges
du passé, et ceux que le souffle de la liberté nouvelle avait touchés en
passant les mers. Le débat n'était encore qu'entre eux. De la libération des
esclaves, pas un mot clair et net, comme si les droits de l'homme n'eussent pas
été proclamés et que la Bastille n'eût pas été prise. De quelque nom que
s'appelassent les colons, républicains ou royalistes, il n'en était point que la
raison du siècle amenat à tirer des principes qu'ils réclamaient pour eux, une
conclusion favorable à la liberté de l'autre race ; la distinction de couleur
subsistait, l'esclavage était l'arche sainte à laquelle nul ne songeait à
toucher.
Cependant l'œuvre contre-révolutionnaire avançait, l'AngleterreAngleterre alors à la tête du mouvement rétrograde nous attaquait
partout dans les deux mers. Maîtresse de la MartiniqueMartinique, mal défendue par ses habitans, dont plusieurs, et des
plus hauts placés, furent traîtres à la patrie (1)26,
l'Angleterre avait vainement essayé de conquérir plusieurs autres points,
notamment la GuadeloupeGuadeloupe et Saint-DomingueSaint-Domingue. Saint-Domingue toutefois était sérieusement
menacée. A la première nouvelle du danger, la Convention nationale y envoya deux
de ses membres pour y organiser la défense : ils n'y trouvèrent que la
démoralisation.
Dans les plus périlleuses circonstances, les commissaires eurent recours à une
grande mesure de salut public, toute conforme à la
(1) M. le chevalier Dubuc, qui alors était à la tête du comité colonial à la
Martinique, passa furtivement à l'île de la Dominique, d'où il s'embarqua pour
l'Angleterre, et revint avec l'amiral anglais Gardener tenter la conquête de la
Martinique. Cette expédition, qui fut repoussée avec désavantage, ne découragea
pas M. Dubuc ; il retourna en Angleterre, et parvint à déterminer le
gouvernement Britannique à lui accorder, ainsi qu'à M. de Clairfontaine, député
de la Guadeloupe, de nouvelles forces pour la conquête de la Guadeloupe et de
la Martinique. Une escadre, sous les ordres de l'amiral Jervis, et une armée
aux ordres du général Grey, s'emparèrent de la Martinique en 1794. La
Guadeloupe tomba ainsi au pouvoir des Anglais, mais ils en furent chassés
quarante jours après.
nature de leur mission et dont ils prirent sur eux toute la responsabilité : ils
appelèrent à la liberté les esclaves. Les esclaves se portèrent en foule à la
défense de la colonie, et dès lors les noirs furent acquis à la grande cause de la
république française.
Sur ces entrefaites, se fit à Saint-Domingue une élection à laquelle prirent
part toutes les classes de la population sans distinction de couleur. DufahyDufahy, homme de courage et de cœur, qui avait montré
dans l'administration de ses propriétés à Saint-Domingue une sympathie non
équivoque pour la race opprimée, fut un des députés nommés en cette occasion.
A peine la Convention nationale eut-elle connaissance des actes de PolverelPolverel et de SonthonaxSonthonax,
ses commissaires, en ce qui concernait les esclaves, qu'
elles
elle
les approuva ; elle y reconnut son génie. Et sur l'heure, aux
applaudissemens de l'immortelle assemblée, fut prononcé séance tenante, sur la
demande de Dufahy, non-seulement l'affranchissement de la race noire tout entière,
mais encore sa réintégration dans la grande famille nationale.27
Ainsi se manifesta, au premier appel à l'égard des noirs, l'esprit de justice de
la révolution française ; et la réintégration des droits de l'homme entreprise par
elle contre tous les obstacles, sembla un moment consommée pour toujours.
Ce fut au mois de février 1794 que la Convention nationale rendit le mémorable
décret qui abolissait l'esclavage dans toute l'étendue des colonies françaises ;
décret qu'on devait croire à jamais irrévocable.
La République française n'eut qu'à se louer des effets de cette mesure, glorieuse
entre toutes celles qu'elle prit dans l'intérêt de l'oeuvre de régénération à
laquelle elle procédait d'un esprit si résolu et avec une si ferme volonté. La
liberté s'établit par suite, de fait et de droit, dans celles de nos colonies dont
l'Angleterre n'était pas parvenue à s'emparer.
L'affranchissement des noirs eut pour premier résultat de conserver à la France
sa plus riche colonie, Saint-Domingue. Libres, les noirs de Saint-Domingue, qu'il
eût été peu surprenant de trouver tout autres au sortir de l'avilissant esclavage,
donnèrent d'éclatantes preuves de leur bonne volonté, et de leur aptitude à tous
les genres de travaux. Sous ce régime régénérateur, la colonie s'organisa, les
ateliers furent tous en activité, la culture devint florissante. Cet
état de choses dura, non sans progrès remarquables, jusqu'en 1802, époque où
NapoléonNapoléon, égaré par la fatalité de ses idées
illibérales, tenta de rétablir l'esclavage là où la Convention nationale l'avait
fait disparaitre. Il faut voir dans l'excellent ouvrage de M. Macaulay sur
Haiti28 les curieux détails de cette émancipation, en
quelque sorte improvisée, de la race noire dans la plus considérable de nos
possessions coloniales de cette époque. L'ouvrage de M. Macaulay est rempli
non-seulement de faits ignorés sur la guerre de l'indépendance en HaitiHaiti, mais
encore d'irrécusables témoignages contre les erreurs propagées avec la plus
indigne mauvaise foi par les ennemis de la cause des noirs.
Il y prouve victorieusement que les plus grands désastres furent le résultat du
retour à l'esclavage en 1802, entrepris hors de toute raison et de toute nécessité
par le premier consul.
L'armée française, combattant pour une mauvaise cause, fut vaincue et périt. Les
noirs demeurèrent maîtres du sol, et y jetèrent les
fondemens
fondements
de l'état social dont ils jouissent aujourd'hui, état social fort
supérieur à celui de beaucoup de nations européennes prétendues civilisées29. Le problème du travail libre aux Antilles fut par là résolu,
et aujourd'hui l'exemple des colonies anglaises émancipées a dû convaincre les
plus stupides de la fausseté et de l'infamie des assertions des colons contre les
noirs.
Ce qui fut décrété par la Convention nationale en 1794, pour les possessions
françaises, établi par la force des choses à la suite des guerres de
l'indépendance de Saint-Domingue, ce qui vient d'être organisé aux colonies
anglaises, à savoir : l'affranchissement des noirs et le travail libre, nous le
revendiquons aujourd'hui au meilleur des titres, au nom des principes et de la
nécessité, et nous voulons l'établir par la raison et selon une loi de justice et
de réparation, dans le plus bref délai30.
C'est pourquoi, voulant aider autant qu'il est en nous à l'accomplissement de
l'oeuvre parlementaire et sociale que nous provoquons, nous avons cru devoir
formuler et donner un projet de loi sur l'abolition de l'esclavage, telle qu'elle
est dans nos voeux pour nos compatriotes, et conforme, croyons-nous, aux
véritables principes qui doivent régir la matière31.
PROJET DE LOI POUR L'ABOLITION DE L'ESCLAVAGE DANS LES COLONIES
FRANCAISES.
Considérant que l'esclavage est contraire à toutes les lois divines et humaines ;
qu'il n'a pu être établi que par la violence, l'injustice et l'oubli du plus
imprescriptible des droits de l'homme, celui de disposer de soi, de sa personne et
de son travail selon sa volonté, autant que cette volonté ne nuit pas aux droits
d'autrui, ce qu'il appartient à la loi seule de déterminer ; considérant que
l'esclavage est non seulement une usurpation de l'homme part l'homme, que la
morale ne saurait tolérer plus long-temps, mais encore une source intarissable de
malheurs, de troubles et d'embarras de toute nature pour les peuples chez lesquels
il existe ; que, d'ailleurs, l'expérience a suffisamment démontré que partourt où
l'esclavage subsiste, le développement de la civilisation n'a pu avoir lieu que
dans le sens matériel, et qu'il implique le mépris des vrais principes de la
morale sociale ;
Par toutes ces causes, etc.
ARTICLE PREMIER. L'esclavage est aboli dans toutes les possessions
françaises d'outre-mer.Tous les
habitans
habitants
des colonies françaises, sans distinction de couleur, sont déclarés
libres et égaux en droits.32
ART. 2. Ils jouissent en conséquence de tous les droits de famille, civils et
politiques, au même titre que les autres citoyens français, conformément à la
loi.
ART. 3. La nature et la quotité du salaire entre les cultivateurs et les
propriétaires seront réglées par le gouvernement de la métropole.
ART. 4 Il sera créé, dans toutes les communes des différentes colonies
françaises, des écoles gratuites pour l'instruction civile et religieuse des
cultivateurs. Cette instruction sera obligatoire pour tous ceux qui n'auront point
atteint l'âge de 21 ans.33
ART. 5. Un code spécial dit code de culture réglera tout ce qui regarde les
détails et l'exécution de la présente loi.
ART. 6. Toutes les lois et ordonnances, tous les réglemens quelconques, qui
ont rapport à l'esclavage, sont dès à présent et demeurent annules et abrogés.
Cette loi n'est qu'une loi de principes ; et sous ce rapport elle nous semble
établir, d'une manière nette et précise, les bases sur lesquelles devra porter le
code réglementaire des colonies. Les six articles qui précèdent ne sont, en
quelque sorte, que la charte sociale promulguée aux colonies par le gouvernement
français. Si nous n'entrons pas dans l'examen des différentes questions que peut
soulever l'établissement de ces nouveaux principes, nos lecteurs trouveront les
motifs de ce silence dans l'article qui suit celui-ci, et qui a pour titre :
Enquête sur les colonies.
Nous allons nous expliquer ici sur un seul poin t, celui de la dignité que les uns
veulent accorder et que d'autres refusent aux propriétaires d'esclaves. Nous n'en
avons rien dit dans la loi constitutive de l'état social des colonies, et voici
pourquoi :
Entre le maître et l'esclave il ne peut pas être question d'indemnité34. Si l'on voulait absolument en établir une, ce serait le
maître qui la devrait à l'esclave, pour réparation de la violence physique et
morale qu'il a exercée contre lui35.
Le principe de l'indemnité ne peut être débattu qu'entre la société française et
les propriétaires coloniaux. Prouvons que si la France accordait une indemnité, ce
serait de sa part un pur acte de libéralité, dont, par conséquent, elle peut très
bien s'abstenir.
La liberté ne se vend ni ne s'acquiert. Elle existe à tout jamais, partout et pour
tous. On ne la perd pas plus sous le fouet d'un maître qu'on ne l'achète à beaux
deniers comptans ; et cette façon de l'acquérir porte plus d'atteinte à son
principe que les violences matérielles qui la font perdre de fait, parce que
celles-ci laissent le droit intact. Aussi le mot d'indemnité est-il celui que nous
avons banni avec le plus de soin d'un projet de loi de principes sur l'abolition
de l'esclavage36.
Cette loi n'est donc point une dépossession, une expropriation, pour cause
d'utilité publique ; c'est au contraire la négation de l'état de propriété, auquel
elle met fin. C'est le rétablissement du droit, une véritable restauration cette
fois : sous ce rapport, l'indemnité serait immorale. Considérez-la sous le point
de vue purement matériel ; les colons demanderaient à la France une indemnité,
fondée sur quoi ? sur la perte réelle qu'ils éprouvent ; que perdent-ils donc ? le
prix d'achat et le fruit du travail des esclaves ? ni l'un ni l'autre ; même dans
l'hypothèse la plus favorable aux propriétaires d'esclaves, le prix d'achat doit
être mis hors de la question pour le plus grand nombre, puisque la traite est
abolie depuis
long-temps,
longtemps,
et qu'on serait mal fondé à venir se prévaloir de la violation de la
loi en demandant justice. Du reste, le prix d'achat d'un esclave n'est autre chose
qu'une espèce de droit d'importation payé afin de pouvoir tirer parti du travail
de la denrée importée. Ce travail est le seul et unique profit des
maîtres. Il ne faut pas compter l'industrie particulière de chaque esclave parce
que sous ce régime elle s'exerce sur des objets de trop peu d'importance ; qu'elle
est trop restreinte ; que l'intelligence, abrutie par la servitude, et l'ignorance
qui en est la suite nécessaire, est sans force, sans aiguillon, sans
élémens,
éléments,
et que le petit pécule acquis par l'esclave lui est souvent abandonné
par le maître37. Mais disons en passant que cette industrie,
outre les travaux de la campagne, sera certainement un des moyens de prospérité
des colonies lorsqu'elle sera pratiquée par des mains libres et dirigée par des
intelligences cultivées.
Le maître ne retire donc qu'un seul profit, soit de l'esclave qu'il achète, soit
de celui qui naît sur ses domaines, le travail ; et ce profit lui impose un assez
grand nombre de dépenses : la nourriture, les
vêtemens,
vêtements,
les soins de toute espèce pour la conservation de ses esclaves.
Eh bien les colonies sont constituées de telle sorte que les maîtres, quels que
soient leurs droits, ne pourront pas se dispenser de faire travailler la terre par
leurs anciens esclaves, et que ceux-ci devenus libres, n'en seront pas moins
cultivateurs. Le droit change, mais le fait ne changera point, le maître ne perd
rien ; ce que lui coûtait le travail de ses anciens esclaves sera remplacé par le
salaire qu'il donnera à des cultivateurs. Qu'il ne vienne pas dire que l'esclave
qu'on soustrait à sa domination, lui a coûté 1500 et 2000 francs ; car
il a payé ce prix et d'autres dépenses pour profiter d'un travail qu'il obtiendra
toujours de la volonté de l'ouvrier. Le salaire remplace un grand nombre de soins
et de dépenses, et si, tout compté, il y a augmentation, c'est là le sort de
toutes les industries modernes.
Qui ne voit maintenant qu'en indemnisant les anciens propriétaires, l'état
emploierait 200 millions à réparer un mal chimérique. Nous avons voulu laisser un
moment les principes de côté, mais quand il serait vrai que la dépossession du
maître fût pour lui une perte matérielle d'argent, cela ne lui donnerait pas plus
de droit à être indemnisé ; car il n'y a pas de droit contre le
droit.
On objectera à ceci ce qu'un délégué a déjà dit à la tribune : « Les noirs devenus
libres ne travailleront plus, les propriétaires perdront, les noirs n'y gagneront
rien, les colonies périront ; tout cela sans avantage pour personne. » Erreur ! les
sociétés ne périssent point ; elles se transforment ; les noirs travailleront comme
cultivateurs et pour deux raisons : pour ne pas mourir de faim eux-mêmes, et dans
l'espoir d'avoir aussi un coin de terre. Ils travailleront mieux qu'auparavant, et
leur culture, améliorée dans l'intérêt des propriétaires, permettra aux
cultivateurs et ouvriers d'exercer avec succès l'activité de leur imagination
industrielle. Observez d'ailleurs que dans tout ce qui a rapport aux colonies,
nous demandons toujours un arbitre, la France. Nous ne concevons rien sans ce
pouvoir modérateur ; car enfin nous ne contestons pas les difficultés que peut
présenter la transition de l'ancien au nouvel état produit par l'abolition de
l'esclavage ; mais ce n'est pas une raison pour ajourner indéfiniment la
question38.
Avec l'aide du gouvernement français, les colonies peuvent se réformer et vivre
sans dommage pour aucune portion de leurs habitans. Sans cette intervention, elles
ne périront point sans doute, en tant que sociétés humaines, mais elles périront
comme sociétés européennes. Il viendrait un jour où commencerait une lutte
inévitable, terrible, et où la force déciderait du droit. Il ne faut pas croire,
en fermant les yeux, faire disparaître ce qui choque les regards, et que les faits
cessent d'exister par cela seul qu'on n'en parle point. La race intermédiaire des
colonies est le lien nécessaire entre l'ancien et le nouvel ordre, la clé de voûte
du nouvel édifice social39. Construire sur une base légale,
réformer sans violence, réparer sans dommage, tel est notre but. Il
peut être accompli sous le patronage de la France, disons plus, il ne peut être
accompli qu'avec l'aide de la France.