Revue des Colonies V.1 N°1 (selection in original French)Maria Beliaeva Solomon2023Scholarly Editing : The Annual of the Association for Documentary
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License.Scholarly Editing : The Annual of the Association for Documentary
EditingCo-Editor in ChiefNoelle BakerKathryn TomasekADE Director of Publications and Consulting EditorSilvia GlickManaging EditorRobert RiterTechnical EditorMicro Editions EditorRaffaele Viglianti402167-1257Revue des Colonies,
vol 1no. 1,
1-15.
Bureau de la Revue des Colonies,
(Paris :
July 1834).
1
REVUEDESCOLONIES,RECUEIL MENSUEL1 DE LA
POLITIQUE, DE L'ADMINISTRATION, DE LA JUSTICE, DE L'INSTRUCTION ET DES MOEURS
COLONIALES,PAR UNE SOCIÉTÉ D'HOMMES DE COULEURSOCIÉTÉ D'HOMMES DE COULEUR,DIRIGÉE PAR C.-A. BISSETTEC.-A. BISSETTE.N°1Juillet.PARIS, AU BUREAU DE LA REVUE DES COLONIES,
46, RUE NEUVE-SAINT-EUSTACHE1834.
3
REVUEDES COLONIESProspectus. Les colonies en général ne connaissent encore que la théorie des grands
principes de philantropie ; de la liberté en action, point. Les classes souffrantes et opprimées réclament et combattent sans cesse,
toujours sans succès. Pour stimuler cette volonté molle de faire le bien, à
laquelle se bornent nos gouvernans,gouvernants, il est nécessaire de grouper en faisceau les réclamations justes
qui s'élèvent de toutes parts. Ces réclamations, ces griefs, pour avoir du
succès, doivent recevoir la plus grande publicité : c'est l'objet de notre
Revue. La tribune ne peut plus suffire aujourd'hui ; les pétitions sont
ajournées par la négligence calculée des rapporteurs ou repoussées par d'insolensinsolents ordres du jour. D'un autre côté, les prescriptions des ministres
sont savamment éludées par les autorités coloniales, toujours bien disposées
en faveur des privilégiés. A cette tactique jusqu'à ce jour triomphante, des
partisans de l'aristocratie et du privilége,privilège, il faut enfin opposer la puissance de l'opinion publique éclairée
par une discussion toujours sage, toujours vraie, mais énergique et jamais
timide, des causes, quelles qu'elles soient, qui entravent la fusion
désirable des populations diverses des colonies2. A cet effet, un journal spécial est créé sous le titre de Revue des Colonies,
et M. BissetteM. Bissette en a la direction.
4
Ce journal n'est pas seulement consacré à tout ce qui concerne les colonies,
considérées comme source de nouvelles et de faits curieux propres à amuser
les loisirs du lecteur, mais il se voue en entier aux intérêts politiques,
intellectuels, moraux et industriels des colons de l'une et l'autre
couleur3. Rien de ce qui concerne les colonies françaises particulièrement ne sera
omis dans cette publication mensuelle. Le gouvernement, l'administration, la
justice y seront examinés sous le double rapport de leurs actes et de leur
personnel ; car de celui-ci dépend trop souvent l'esprit et la tendance qui
oppriment les populations ou préparent leur bien-être. Les droits civils, politiques et sociaux des deux classes libres, qui,
jusqu'à présent divisées, devraient être unies, y seront développés et
soutenus avec un zèle infatigable. La grande question de l'abolition de l'esclavage, pierre fondamentale de la
liberté, y sera traitée avec le soin le plus consciencieux et l'amour le
plus ardent de l'égalité et du bien général4. L'arbitraire, la partialité y seront traduits sans aucune acception de
personnes devant le tribunal de l'opinion publique. Le faible y trouvera
appui et protection, l'oppresseur, châtiment, le fonctionnaire, blâme mérité
de ses actes illégaux, mais respect pour sa personne. La Revue des Colonies s'occupera aussi de tous les changemenschangements opérés ou projetés dans la législation qui régit les colonies
étrangères et qui doivent réagir d'une manière puissante sur les nôtres5. Les intérêts nationaux, par rapport à la possession
d'AlgerAlger, trouveront dans la Revue des
Colonies un organe dévoué et indépendant6. Des correspondanscorrespondants nombreux et instruits assurent aux lecteurs autant de variété que
de savoir dans les articles de la Revue des Colonies.
5
DÉCLARATION DE PRINCIPES. La Revue des Colonies croit devoir, avant tout, indiquer
d'après quels principes elle jugera les hommes et les choses. Selon elle, 89, dans l'immortelle Déclaration des Droits que vota
l'Assemblée Nationalel'Assemblée Nationale, posa les bases à
venir de toutes les institutions vraiment démocratiques ; c'est pourquoi nous
inscrivons cette Déclaration en tête de ce recueil : ce sont
là les tables de notre loi. Les Droits de l'Homme étaient méconnus, insultés depuis des
siècles ; ils ont été rétablis pour l'humanité entière dans cette
Déclaration, qui sera à jamais le cri de
ralliement contre les oppresseurs, et la loi des légis lateurs
eux-mêmes. (Adresse de l'Assemblée Nationale
aux Français, 11 février 1790.)ExtraitDES PROCES-VERBAUX DE L'ASSEMBLÉE NATIONALE
DES 20, 21, 22, 23, 24, 26 AOUT ET 1er OCTOBRE 1789.DÉCLARATION DES DROITS DE L'HOMME EN SOCIÉTÉ7. Les représentansreprésentants du peuple français, constitués en Assemblée
Nationale, considérant que l'ignorance, l'oubli ou
le mépris des droits de l'homme sont les seules causes des
malheurs publics et de la corruption des gouvernemens,gouvernements, ont résolu d'exposer dans une déclaration solennelle
les droits naturels, inaliénables et sacrés de l'homme, afin que
cette déclaration, constamment présente à tous les membres du
corps social, leur rappelle sans cesse leurs droits et leurs
devoirs, afin que les actes du pouvoir législatif et ceux du
pouvoir exécutif, pouvant être à chaque instant comparés avec le
but de toute institution politique, en soient plus respectés ;
afin que les réclamations des citoyens, fondées désormais sur
des principes simples et incontestables, tournent toujours au
maintien de la constitution et au bonheur de tous.
6
En conséquence, l'Assemblée Nationale
reconnaît et déclare, en présence et sous les auspices de
l'Etre-Suprême, les droits suivanssuivants de l'homme et du citoyen. Article 1er.— Les hommes naissent et demeurent libres et égaux
en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que
sur l'utilité commune.2.— Le but de toute association politique est la conservation des
droits naturels et imprescriptibles de l'homme. Ces droits sont
la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à
l'oppression.3.— Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans
la nation. Nul corps, nul individu ne peut exercer d'autorité
qui n'en émane expressément.4.— La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à
autrui ; ainsi l'exercice des droits naturels de chaque homme n'a
de bornes que celle qui assurent aux autres membres de la
société la jouissance de ces mêmes droits. Ces bornes ne peuvent
être déterminées que par la loi.5.— La loi n'a le droit de défendre
que les actions nuisibles à la société. Tout ce qui n'est pas
défendu par la loi ne peut être empêché, et nul ne peut être
contraint à faire ce qu'elle n'ordonne pas.5.—6.— La loi est l'expression de la volonté générale. Tous
les citoyens ont droit de concourir personnellement ou par leurs representansrepresentants à sa formation. Elle doit être la même pour tous, soit
qu'elle protège, soit qu'elle punisse. Tous les citoyens étant
égaux à ses yeux sont également admissibles à toutes dignités,
places, emplois publics, selon leur capacité et sans autre
distinction que celle de leurs vertus et de leurs talens.talents.7.— Nul homme ne peut être accusé, arrêté ni détenu que dans les
cas déterminés par la loi et selon les formes qu'elle a
prescrites. Ceux qui sollicitent, expédient, exécutent ou font
exécuter des ordres arbitraires doivent être punis ; mais tout
citoyen appelé ou saisi, en vertu de la loi, doit obéir à
l'instant ; il se rend coupable par la résistance.8.— La loi ne doit établir que des peines strictement et
évidemment nécessaires, et nul ne peut être puni qu'en vertu
d'une loi établie et promulguée antérieurement au délit et
légalement appliquée.9.— Tout homme étant présumé innocent jusqu'à ce qu'il ait
7
été déclaré coupable, s'il est jugé
indispensable de l'arrêter, toute rigueur qui ne serait pas
nécessaire pour s'assurer de sa personne doit être sévèrement
réprimée par la loi.10.— Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même
religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas
l'ordre public établi par la loi. 11.— La libre communication des pensées et des opinions est un
des droits les plus précieux de l'homme : tout citoyen peut donc
parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l'abus de
cette liberté, dans les cas déterminés par la loi.12.— La garantie des droits de l'homme et du citoyen nécessite
une force publique : cette force est donc instituée pour
l'avantage de tous, et non pour l'utilité particulière de ceux
auxquels elle est cofiée.13.— Pour l'entretien de la force publique, et pour les dépenses
d'administration, une contribution commune est indispensable.
Elle doit être également répartie entre tous les citoyens, en
raison de leurs facultés. 14.— Tous les citoyens ont le droit de constater par eux-mêmes ou
par leurs représentansreprésentants la nécessité de la contribution publique, de la
consentir librement, d'en suivre l'emploi et d'en déterminer la
quotité, l'assiette, le recouvrement et la durée.15.— La société a le droit de demander compte à tout agent public
de son administration.16.— Toute Société dans laquelle la garantie des droits n'est pas
assurée, ni la séparation des pouvoirs déterminée, n'a point de
constitution.17.— Les propriétés étant un droit inviolable et sacré, nul ne
peut en être privé, si ce n'est lorsque la nécessité publique,
légalement constatée, l'exige évidemment, et sous la condition
d'une juste et préalable indemnité. Extrait du procès-verbal de l'assemblée
nationale, du jeudi 1 octobre 1789.
Collationné conforme à l'original. Signé MOUNIER,
président ; le vicomte DE MIRABEAU, DEMEUNIER, BUREAU DE
Pusy, l'évêque DE NANCY, FAYDEL, l'abbé d'EYMAR,
secrétaires.
8
Tous les principes de 89 sont dans cette déclaration ; et, quoi qu'on fasse,
il y a dans ces principes, que la révolution française, par ses armées
républicaines et impériales, a semés sur la terre d'Europe, et par ses livres partout dans l'univers, une
virtualité qu'on ne parviendra pas à étouffer. Certes, s'il est une connaissance bonne à rappeler à l'homme, c'est celle de
ses droits, que les aristocraties peuvent bien parvenir à faire tomber en
désuétude çà et là, mais auxquels l'avenir appartient.Nous demandons qu'on compare l'état présent de notre législation avec cette
page de justice et de liberté, qu'on examine si les lois qu'on nous fait
sont conformes aux principes de cette déclaration, laquelle doit être à
jamais, selon la belle expression de l'Assemblée
Nationale, la loi des législateurs eux-mêmes. Et
si cet examen montre évidemment que le gouvernement, quel qu'il soit, n'est
pas fondé sur cette base, seule équitable, la mise en pratique des droits de
tous, ceux qui, comme nous et avec l'Assemblée Nationale,
seront convaincus que l'ignorance, l'oubli ou le mépris des droits de
l'homme sont les seules causes des malheurs publics et de la corruption
des gouvernemens,gouvernements, en concluront victorieusement que tout le mal de la
situation présente, aux colonies comme partout, vient positivement de cette
ignorance, de cet oubli ou de ce mépris, nous ne savons précisément lequel
dire, tant de la part des gouvernans,gouvernants, au reste, que de celle des gouvernés.Le directeur, BISSETTEBISSETTE.COUP D'OEIL SUR LE RÉGIME COLONIAL ET SES EFFETS.Tous les journaux ont retenti des déplorables événemensévènements de la Grand'Anse8, MartiniqueMartinique. Les uns, inspirés par le pouvoir, aux yeux
duquel tout ce qui est émancipation devient un objet de terreur, ont
présenté cette affaire sous un aspect défavorable à des hommes qui se sont
bornés à résister à l'oppression.9 D'autres, plus bienveillans,bienveillant, plus impartiaux surtout, se sont bien gardés de porter un
jugement anticipé sur une affaire de cette nature : ils savaient que la
passion exagère le mal comme le bien, et qu'il ne faut point
9
adopter avec précipitation les dires d'un parti puissant et souvent
injuste. Nous aussi, nous allons nous en occuper, mais en la faisant précéder de
considérations propres à en déterminer la moralité.Ces faits, qui nous semblent à peine croyables, se répètent chaque jour avec
impunité dans nos colonies. Et comment n'en serait-il pas ainsi, lorsque les
hommes chargés de maintenir les lois y sont le plus intéressés à les violer !
L'arbitraire n'y est donc que le triste corollaire d'un état de choses dont
l'origine remonte à une époque de conquête, de rapines et de brutales
violences. On sait que cet arbitraire existe ; la philosophie l'a flétri ; le
pouvoir lui-même semble repousser une honteuse solidarité, et cependant rien
de vrai n'a été fait pour le faire cesser. Tout a été déception et mensonge,
depuis les mesures illusoires contre le trafic des noirs jusqu'aux lois qui
semblent accorder aux hommes de couleur des droits de citoyens et une
justice qu'on ne pourrait sans mensonge représenter une balance à la
main.Ces causes, qui, découlant du régime général des colonies, sembleraient
étrangères aux événemensévènements de la Grand'Anse, dont nous nous occuperons plus spécialement10, s'y rattachent néanmoins par une multitude de fils :
car, dans la destinée des peuples comme dans celle des hommes, rien n'est
isolé, et les effets actuels sont souvent produits par des causes qui se
perdent dans la nuit des temps.Les colonies aussi, malgré leur éloignement de la mère-patrie, ont ressenti
les effets de la grande commotion politique qui a régénéré la France. Un long ilotisme, largement exploité par
l'aristocratie, n'avait pu réussir à paralyser tellement les cœurs qu'ils ne
se sentissent réchauffés par les rayons du soleil de la liberté. Les hommes
de couleur surtout, plus avancés que les malheureux esclaves, tournaient les
yeux vers la France avec amour et confiance ; ils sentaient que chaque
chainon qui tombait des liens de la vieille Europe était pour eux un gage
d'affranchissement. La noblesse blazonnée,blasonnée, élevée au titre de peuple, offrait un haut enseignement à la
noblesse de la peau11, qui n'avait même pas comme elle
le prestige des illustrations personnelles. La destruction de l'une était le
gage assuré de la destruction de l'autre. L'affranchissement du peuple, qui
avait gémi si long-temps sous l'empire de
10
la glèbe, n'était-il
pas aussi pour les esclaves un présage de liberté ? Il y avait donc aux
colonies ce qui s'y trouve encore aujourd'hui, une absurde aristocratie
cramponnée à ses privilégesprivilèges et prête à commettre tous les excès pour les conserver, et d'un
autre côté une population pleine de sève, d'énergie, commençant à comprendre
ses droits et sa dignité. Telle était donc la position des colonies lorsque la révolution de
juillet12, si riche d'avenir, fit croire un moment
au réveil de la France. Le nouveau gouvernement, entraîné, malgré lui sans
doute, par la force des circonstances, n'osant pas soulever le voile qui
cachait ses arrières-pensées, se courbant enfin devant l'opinion publique
qui venait d'avoir quelque retentissement, effaça le mot réglemensréglements de l'article de la charte concernant les colonies. Il
déclara qu'elles seraient régies par des lois particulières13. Cette reconnaissance tacite des abus de toutes
sortes, dont le régime des ordonnances est la source impure, fit concevoir
d'heureuses espérances aux hommes qui peuvent encore ajouter quelque foi à
des promesses de ministres. C'est qu'ils ne croyaient pas qu'un gouvernement
né de la démocratie pût si promptement oublier son origine ; ils ne
réfléchissaient pas que la conservation des titres de noblesse, d'une
soi-disant chambre haute, et surtout d'une liste civile exagérée étaient des
jalons posés par le pouvoir naissant pour se constituer sur des bases
analogues à celui que le bras populaire venait d'écraser. La conservation de
la noblesse titrée dans la mère-patrie14, l'adjonction
qu'on lui faisait de l'aristocratie des Turcarets15, ne disait-ilelle pas hautement aux colonies que, sauf quelques légères
modifications, on leur conserverait leur aristocratie de peau avec la plus
grande partie de ses priviléges.privilèges.En effet les admirables lois particulières furent rendues
tellement illusoires qu'elles équivalent au bon plaisir des ordonnances16, n'en différant que par l'hypocrisie du titre. Par
exemple, la loi électorale, établissant les droits politiques des blancs et
des hommes de couleur, n'est-elle pas une ceuvre de perfide déception ? A
l'ile de Bourbonl'ile de Bourbon et de CayenneCayenne, où les blancs sont en grande majorité,
le cens électoral et l'éligibilité sont fixés à un taux moins élevé, car il
n'y a point à craindre de concurrence ; mais dans les colonies de la
Guadeloupe Guadeloupe et de la MartiniqueMartinique, où la population de couleur, très
nombreuse, possède une fortune
11
moyenne, on prend la précaution
d'élever le cens de manière qu'elle ne puisse y atteindre. Est-il rien de
plus perfide, je dirai même de plus odieusement ironique que de concéder
ainsi le droit en interdisant les moyens. N'eût-il pas été plus vrai de
déclarer franchement que les blancs seuls seraient électeurs17 ?Il devenait difficile, en présence de cette loi d'organisation politique,
créant ou plutôt sanctionnant un privilége,privilèges, de donner quelques développemensdéveloppements à la force populaire. La garde
nationale, cette admirable institution de la métropole, eut
aux colonies une pâle imitation dont on eut soin de bannir le nom et
l'élément démocratique, l'élection.Si la France a une garde nationale, les colonies ont une milice dont les
officiers, nommés par le gouverneur, sont pris généralement dans la
population blanche et parmi quelques hommes de couleur. Ceux-ci, pour
conserver un grade obtenu par la faveur, se devouent sans réflexion au
gouverneur et se font ses complaisans.complaisants. Nous nous hâtons de le dire, parmi les promotions qui ont été
faites, nous comptons des amis qui n'ont pas varié dans leurs opinions
politiques, mais il n'en est pas ainsi de tous. Quand le pouvoir se rend
odieux par sa partialité, il corrompt toujours les hommes qui se font ses tenans.tenants. Quels liens peuvent en effet unir des hommes se trouvant dans une
aussi fausse position que la milice coloniale et ses chefs ? La confiance ?
elle n'existe pas. La fraternité ? on l'y chercherait vainement. Reste donc
la force, et elle est bien journalière.Dans l'ordre judiciaire, les abus fourmillent, et toujours ils sont à
l'avantage de la classe aristocratique. Les cours royales et les tribunaux
de première instance sont constitués de manière à laisser les blancs devenir
juges et parties dans leur propre cause. Enfin, en dépit du texte même de la
charte, des cours prévôtales peuvent encore ensanglanter le sol
des colonies en assassinant juridiquement les innocensinnocents dont on veut se défaire. Eh bien ! en présence de cet arbitraire sans bornes, appuyés sur leurs
nombreux priviléges,privilèges, les blancs font entendre des murmures, et se plaignent que le
gouvernement ait osé toucher à l'arche sainte de leur pouvoir, en diminuant
quelques-uns de leurs priviléges.privilèges. Les droits politiques, ils les possèdent tous ; la puissance
judiciaire se trouve entre leurs mains ; la force publique, ils la diri
12
gent et la commandent ; mais ce n'est pas assez au gré de leur
orgueil blessé. Un principe, sans application il est vrai, a été émis ; le
mot égalité a été prononcé, n'était-ce pas suffisant pour froisser ces cœurs
égoïstes et durs pour lesquels tout homme indépendant qui n'est pas de leur
ligue n'est qu'un vil esclave révolté ? Les hommes de couleur, au contraire, confiansconfiants dans la bonne volonté dont le gouvernement avait donné quelques
faibles gages, attendaient avec patience des jours meilleurs en formant leur
éducation politi que de manière à pouvoir saisir l'influence que leur
assurent dans leur patrie le bon droit et le nombre. Et que veulent-ils en
effet qui ne soit sage et raisonnable ? Placés dans leur pays dans la même
position que le tiers-état en France avant la révolution, ils demandent ce
que cet ordre exigeait alors : la liberté et l'égalité. Mais ils ont affaire
à des privilégiés plus tenaces encore que ne le furent la noblesse et le
clergé de France. Ceux-ci du moins n'avaient pas l'impudence de dénier le
titre d'hommes à leurs adversaires18. Quel était donc le moyen dont pouvaient se servir les privilégiés pour
reconquérir l'intégrité de leurs privilégesprivilèges ? Les demander au gouvernement était chose impossible, on leur eût
répondu d'attendre tout du temps ; que l'on n'avait fait que céder à une
pénible nécessité ; que d'ailleurs les libertés accordées aux mulâtres
étaient purement illusoires, se bornant en réalité à quelques légères
concessions de sociabilité19. Et encore ces concessions
même fléchissent-elles souvent devant le bon plaisir de l'aristocratie. Ces réponses, qui satisferaient des hommes moins impatiens,impatients, moins orgueilleux surtout, eussent blessé profondément ces
maîtres impérieux dont le despotisme s'exerce sans contrôle sur de
malheureux esclaves. Il fallait donc employer tous les moyens, la calomnie
même, pour asservir la classe de couleur et l'écraser20.
II fallait la représenter comme factieuse, turbulente, ayant
juré de détruire les blancs et ne reculant pour y parvenir, ni devant
l'assassinat, ni devant l'incendie. Il est si facile de calomnier des hommes
auxquels on interdit la défense ! De trouver coupable l'ennemi que l'on juge
soi-même ! Et puis les colonies comptent aussi dans leur sein des hommes qui
savent créer des complots, les fomenter, les faire naître à propos, pour en
tirer avantage dans leur intérêt. Et qu'importe en effet que le sang
vil de quelques nègres vienne rougir le sol ! Qu'importe que la
tête d'un mulâtre roule sur
13
l'échafaud ! Bagatelles que tout
cela, quand on considère le glorieux résultat qu'on en attend ; c'est-à-dire
l'asservissement de la masse au profit du plus petit nombre. D'ailleurs la
métropole offre bien quelques exemples qui sembleraient autoriser les
colonies dans ce machiavélisme. Alors nous avons vu naître ces complots imaginaires, ces incendies dont la
périodicité à certaines époques indique d'affreux mystères. Des innocensinnocents ont été accusés, jetés dans les cachots, torturés, fusillés sans
pitié lorsqu'ils se permettaient quelques plaintes. Ni le sexe ni l'âge ne
pouvaient attendrir ces hommes féroces qui se livrent envers leurs esclaves
à des raffinemensraffinements de cruauté, et leur or, jeté à la tête des proconsuls de la grande
nation, cache à leurs yeux de larges taches de sang. Ah ! si quelque jour une plume éloquente déchirant le voile funèbre qui couvre
nos colonies, retraçait l'histoire de la domination des possesseurs
d'hommes ; si elle évoquait du fond de leur tombeau les tristes victimes qui
chaque jour y sont entassées, jamais contrée souillée par la tyrannie
n'offrirait de pages aussi horribles21. Tout ce que nous
lisons des Mésence, des Caligula, des Louis XI22, tout
ce que nos cœurs se refusent à croire comme trop dégradant pour l'humanité
se trouve surpassé au dix-neuvième siècle par des Français d'outre-mer. Mais
ces horribles scènes de despotisme n'ont point ici leur place, ailleurs nous
les révélerons en jetant les noms de leurs infâmes auteurs aux gémonies de
l'histoire.