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Micro-Edition | DOI: 10.55520/5M5YRJS2
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REVUEDESCOLONIES, RECUEIL MENSUEL1 DE LA POLITIQUE, DE L'ADMINISTRATION, DE LA JUSTICE, DE L'INSTRUCTION ET DES MOEURS COLONIALES, PAR UNE SOCIÉTÉ D'HOMMES DE COULEUR, DIRIGÉE PAR C.-A. BISSETTE. N°1Juillet. PARIS, AU BUREAU DE LA REVUE DES COLONIES, 46, RUE NEUVE-SAINT-EUSTACHE 1834.
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REVUEDES COLONIES Prospectus. Les colonies en général ne connaissent encore que la théorie des grands principes de philantropie ; de la liberté en action, point. Les classes souffrantes et opprimées réclament et combattent sans cesse, toujours sans succès. Pour stimuler cette volonté molle de faire le bien, à laquelle se bornent nos gouvernants, il est nécessaire de grouper en faisceau les réclamations justes qui s'élèvent de toutes parts. Ces réclamations, ces griefs, pour avoir du succès, doivent recevoir la plus grande publicité  : c'est l'objet de notre Revue. La tribune ne peut plus suffire aujourd'hui ; les pétitions sont ajournées par la négligence calculée des rapporteurs ou repoussées par d' insolents ordres du jour. D'un autre côté, les prescriptions des ministres sont savamment éludées par les autorités coloniales, toujours bien disposées en faveur des privilégiés. A cette tactique jusqu'à ce jour triomphante, des partisans de l'aristocratie et du privilège, il faut enfin opposer la puissance de l'opinion publique éclairée par une discussion toujours sage, toujours vraie, mais énergique et jamais timide, des causes, quelles qu'elles soient, qui entravent la fusion désirable des populations diverses des colonies2. A cet effet, un journal spécial est créé sous le titre de Revue des Colonies, et M. Bissette en a la direction.
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Ce journal n'est pas seulement consacré à tout ce qui concerne les colonies, considérées comme source de nouvelles et de faits curieux propres à amuser les loisirs du lecteur, mais il se voue en entier aux intérêts politiques, intellectuels, moraux et industriels des colons de l'une et l'autre couleur3. Rien de ce qui concerne les colonies françaises particulièrement ne sera omis dans cette publication mensuelle. Le gouvernement, l'administration, la justice y seront examinés sous le double rapport de leurs actes et de leur personnel ; car de celui-ci dépend trop souvent l'esprit et la tendance qui oppriment les populations ou préparent leur bien-être. Les droits civils, politiques et sociaux des deux classes libres, qui, jusqu'à présent divisées, devraient être unies, y seront développés et soutenus avec un zèle infatigable. La grande question de l'abolition de l'esclavage, pierre fondamentale de la liberté, y sera traitée avec le soin le plus consciencieux et l'amour le plus ardent de l'égalité et du bien général4. L'arbitraire, la partialité y seront traduits sans aucune acception de personnes devant le tribunal de l'opinion publique. Le faible y trouvera appui et protection, l'oppresseur, châtiment, le fonctionnaire, blâme mérité de ses actes illégaux, mais respect pour sa personne. La Revue des Colonies s'occupera aussi de tous les changements opérés ou projetés dans la législation qui régit les colonies étrangères et qui doivent réagir d'une manière puissante sur les nôtres5. Les intérêts nationaux, par rapport à la possession d'Alger, trouveront dans la Revue des Colonies un organe dévoué et indépendant6. Des correspondants nombreux et instruits assurent aux lecteurs autant de variété que de savoir dans les articles de la Revue des Colonies.
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DÉCLARATION DE PRINCIPES. La Revue des Colonies croit devoir, avant tout, indiquer d'après quels principes elle jugera les hommes et les choses. Selon elle, 89, dans l'immortelle Déclaration des Droits que vota l'Assemblée Nationale, posa les bases à venir de toutes les institutions vraiment démocratiques ; c'est pourquoi nous inscrivons cette Déclaration en tête de ce recueil  : ce sont là les tables de notre loi. Les Droits de l'Homme étaient méconnus, insultés depuis des siècles ; ils ont été rétablis pour l'humanité entière dans cette Déclaration, qui sera à jamais le cri de ralliement contre les oppresseurs, et la loi des légis lateurs eux-mêmes. (Adresse de l'Assemblée Nationale aux Français, 11 février 1790.)
Extrait DES PROCES-VERBAUX DE L'ASSEMBLÉE NATIONALE DES 20, 21, 22, 23, 24, 26 AOUT ET 1er OCTOBRE 1789. DÉCLARATION DES DROITS DE L'HOMME EN SOCIÉTÉ7. Les représentants du peuple français, constitués en Assemblée Nationale, considérant que l'ignorance, l'oubli ou le mépris des droits de l'homme sont les seules causes des malheurs publics et de la corruption des gouvernements, ont résolu d'exposer dans une déclaration solennelle les droits naturels, inaliénables et sacrés de l'homme, afin que cette déclaration, constamment présente à tous les membres du corps social, leur rappelle sans cesse leurs droits et leurs devoirs, afin que les actes du pouvoir législatif et ceux du pouvoir exécutif, pouvant être à chaque instant comparés avec le but de toute institution politique, en soient plus respectés ; afin que les réclamations des citoyens, fondées désormais sur des principes simples et incontestables, tournent toujours au maintien de la constitution et au bonheur de tous.
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En conséquence, l'Assemblée Nationale reconnaît et déclare, en présence et sous les auspices de l'Etre-Suprême, les droits suivants de l'homme et du citoyen. Article 1er.— Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l'utilité commune. 2.— Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l'homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l'oppression. 3.— Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la nation. Nul corps, nul individu ne peut exercer d'autorité qui n'en émane expressément. 4.— La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui ; ainsi l'exercice des droits naturels de chaque homme n'a de bornes que celle qui assurent aux autres membres de la société la jouissance de ces mêmes droits. Ces bornes ne peuvent être déterminées que par la loi. 5.— La loi n'a le droit de défendre que les actions nuisibles à la société. Tout ce qui n'est pas défendu par la loi ne peut être empêché, et nul ne peut être contraint à faire ce qu'elle n'ordonne pas. 6.— La loi est l'expression de la volonté générale. Tous les citoyens ont droit de concourir personnellement ou par leurs representants à sa formation. Elle doit être la même pour tous, soit qu'elle protège, soit qu'elle punisse. Tous les citoyens étant égaux à ses yeux sont également admissibles à toutes dignités, places, emplois publics, selon leur capacité et sans autre distinction que celle de leurs vertus et de leurs talents. 7.— Nul homme ne peut être accusé, arrêté ni détenu que dans les cas déterminés par la loi et selon les formes qu'elle a prescrites. Ceux qui sollicitent, expédient, exécutent ou font exécuter des ordres arbitraires doivent être punis ; mais tout citoyen appelé ou saisi, en vertu de la loi, doit obéir à l'instant ; il se rend coupable par la résistance. 8.— La loi ne doit établir que des peines strictement et évidemment nécessaires, et nul ne peut être puni qu'en vertu d'une loi établie et promulguée antérieurement au délit et légalement appliquée. 9.— Tout homme étant présumé innocent jusqu'à ce qu'il ait
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été déclaré coupable, s'il est jugé indispensable de l'arrêter, toute rigueur qui ne serait pas nécessaire pour s'assurer de sa personne doit être sévèrement réprimée par la loi.
10.— Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l'ordre public établi par la loi. 11.— La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l'homme  : tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l'abus de cette liberté, dans les cas déterminés par la loi. 12.— La garantie des droits de l'homme et du citoyen nécessite une force publique  : cette force est donc instituée pour l'avantage de tous, et non pour l'utilité particulière de ceux auxquels elle est cofiée. 13.— Pour l'entretien de la force publique, et pour les dépenses d'administration, une contribution commune est indispensable. Elle doit être également répartie entre tous les citoyens, en raison de leurs facultés. 14.— Tous les citoyens ont le droit de constater par eux-mêmes ou par leurs représentants la nécessité de la contribution publique, de la consentir librement, d'en suivre l'emploi et d'en déterminer la quotité, l'assiette, le recouvrement et la durée. 15.— La société a le droit de demander compte à tout agent public de son administration. 16.— Toute Société dans laquelle la garantie des droits n'est pas assurée, ni la séparation des pouvoirs déterminée, n'a point de constitution. 17.— Les propriétés étant un droit inviolable et sacré, nul ne peut en être privé, si ce n'est lorsque la nécessité publique, légalement constatée, l'exige évidemment, et sous la condition d'une juste et préalable indemnité. Extrait du procès-verbal de l'assemblée nationale, du jeudi 1 octobre 1789. Collationné conforme à l'original. Signé MOUNIER, président ; le vicomte DE MIRABEAU, DEMEUNIER, BUREAU DE Pusy, l'évêque DE NANCY, FAYDEL, l'abbé d'EYMAR, secrétaires.
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Tous les principes de 89 sont dans cette déclaration ; et, quoi qu'on fasse, il y a dans ces principes, que la révolution française, par ses armées républicaines et impériales, a semés sur la terre d'Europe, et par ses livres partout dans l'univers, une virtualité qu'on ne parviendra pas à étouffer. Certes, s'il est une connaissance bonne à rappeler à l'homme, c'est celle de ses droits, que les aristocraties peuvent bien parvenir à faire tomber en désuétude çà et là, mais auxquels l'avenir appartient. Nous demandons qu'on compare l'état présent de notre législation avec cette page de justice et de liberté, qu'on examine si les lois qu'on nous fait sont conformes aux principes de cette déclaration, laquelle doit être à jamais, selon la belle expression de l'Assemblée Nationale, la loi des législateurs eux-mêmes. Et si cet examen montre évidemment que le gouvernement, quel qu'il soit, n'est pas fondé sur cette base, seule équitable, la mise en pratique des droits de tous, ceux qui, comme nous et avec l'Assemblée Nationale, seront convaincus que l'ignorance, l'oubli ou le mépris des droits de l'homme sont les seules causes des malheurs publics et de la corruption des gouvernements, en concluront victorieusement que tout le mal de la situation présente, aux colonies comme partout, vient positivement de cette ignorance, de cet oubli ou de ce mépris, nous ne savons précisément lequel dire, tant de la part des gouvernants, au reste, que de celle des gouvernés. Le directeur, BISSETTE.
COUP D'OEIL SUR LE RÉGIME COLONIAL ET SES EFFETS. Tous les journaux ont retenti des déplorables évènements de la Grand'Anse8, Martinique. Les uns, inspirés par le pouvoir, aux yeux duquel tout ce qui est émancipation devient un objet de terreur, ont présenté cette affaire sous un aspect défavorable à des hommes qui se sont bornés à résister à l'oppression.9 D'autres, plus bienveillant, plus impartiaux surtout, se sont bien gardés de porter un jugement anticipé sur une affaire de cette nature  : ils savaient que la passion exagère le mal comme le bien, et qu'il ne faut point
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adopter avec précipitation les dires d'un parti puissant et souvent injuste.
Nous aussi, nous allons nous en occuper, mais en la faisant précéder de considérations propres à en déterminer la moralité. Ces faits, qui nous semblent à peine croyables, se répètent chaque jour avec impunité dans nos colonies. Et comment n'en serait-il pas ainsi, lorsque les hommes chargés de maintenir les lois y sont le plus intéressés à les violer ! L'arbitraire n'y est donc que le triste corollaire d'un état de choses dont l'origine remonte à une époque de conquête, de rapines et de brutales violences. On sait que cet arbitraire existe ; la philosophie l'a flétri ; le pouvoir lui-même semble repousser une honteuse solidarité, et cependant rien de vrai n'a été fait pour le faire cesser. Tout a été déception et mensonge, depuis les mesures illusoires contre le trafic des noirs jusqu'aux lois qui semblent accorder aux hommes de couleur des droits de citoyens et une justice qu'on ne pourrait sans mensonge représenter une balance à la main. Ces causes, qui, découlant du régime général des colonies, sembleraient étrangères aux évènements de la Grand'Anse, dont nous nous occuperons plus spécialement10, s'y rattachent néanmoins par une multitude de fils  : car, dans la destinée des peuples comme dans celle des hommes, rien n'est isolé, et les effets actuels sont souvent produits par des causes qui se perdent dans la nuit des temps. Les colonies aussi, malgré leur éloignement de la mère-patrie, ont ressenti les effets de la grande commotion politique qui a régénéré la France. Un long ilotisme, largement exploité par l'aristocratie, n'avait pu réussir à paralyser tellement les cœurs qu'ils ne se sentissent réchauffés par les rayons du soleil de la liberté. Les hommes de couleur surtout, plus avancés que les malheureux esclaves, tournaient les yeux vers la France avec amour et confiance ; ils sentaient que chaque chainon qui tombait des liens de la vieille Europe était pour eux un gage d'affranchissement. La noblesse blasonnée, élevée au titre de peuple, offrait un haut enseignement à la noblesse de la peau11, qui n'avait même pas comme elle le prestige des illustrations personnelles. La destruction de l'une était le gage assuré de la destruction de l'autre. L'affranchissement du peuple, qui avait gémi si long-temps sous l'empire de
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la glèbe, n'était-il pas aussi pour les esclaves un présage de liberté ? Il y avait donc aux colonies ce qui s'y trouve encore aujourd'hui, une absurde aristocratie cramponnée à ses privilèges et prête à commettre tous les excès pour les conserver, et d'un autre côté une population pleine de sève, d'énergie, commençant à comprendre ses droits et sa dignité.
Telle était donc la position des colonies lorsque la révolution de juillet12, si riche d'avenir, fit croire un moment au réveil de la France. Le nouveau gouvernement, entraîné, malgré lui sans doute, par la force des circonstances, n'osant pas soulever le voile qui cachait ses arrières-pensées, se courbant enfin devant l'opinion publique qui venait d'avoir quelque retentissement, effaça le mot réglements de l'article de la charte concernant les colonies. Il déclara qu'elles seraient régies par des lois particulières13. Cette reconnaissance tacite des abus de toutes sortes, dont le régime des ordonnances est la source impure, fit concevoir d'heureuses espérances aux hommes qui peuvent encore ajouter quelque foi à des promesses de ministres. C'est qu'ils ne croyaient pas qu'un gouvernement né de la démocratie pût si promptement oublier son origine ; ils ne réfléchissaient pas que la conservation des titres de noblesse, d'une soi-disant chambre haute, et surtout d'une liste civile exagérée étaient des jalons posés par le pouvoir naissant pour se constituer sur des bases analogues à celui que le bras populaire venait d'écraser. La conservation de la noblesse titrée dans la mère-patrie14, l'adjonction qu'on lui faisait de l'aristocratie des Turcarets15, ne disait- elle pas hautement aux colonies que, sauf quelques légères modifications, on leur conserverait leur aristocratie de peau avec la plus grande partie de ses privilèges. En effet les admirables lois particulières furent rendues tellement illusoires qu'elles équivalent au bon plaisir des ordonnances16, n'en différant que par l'hypocrisie du titre. Par exemple, la loi électorale, établissant les droits politiques des blancs et des hommes de couleur, n'est-elle pas une ceuvre de perfide déception ? A l'ile de Bourbon et de Cayenne, où les blancs sont en grande majorité, le cens électoral et l'éligibilité sont fixés à un taux moins élevé, car il n'y a point à craindre de concurrence ; mais dans les colonies de la Guadeloupe et de la Martinique, où la population de couleur, très nombreuse, possède une fortune
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moyenne, on prend la précaution d'élever le cens de manière qu'elle ne puisse y atteindre. Est-il rien de plus perfide, je dirai même de plus odieusement ironique que de concéder ainsi le droit en interdisant les moyens. N'eût-il pas été plus vrai de déclarer franchement que les blancs seuls seraient électeurs17 ?
Il devenait difficile, en présence de cette loi d'organisation politique, créant ou plutôt sanctionnant un privilèges, de donner quelques développements à la force populaire. La garde nationale, cette admirable institution de la métropole, eut aux colonies une pâle imitation dont on eut soin de bannir le nom et l'élément démocratique, l'élection. Si la France a une garde nationale, les colonies ont une milice dont les officiers, nommés par le gouverneur, sont pris généralement dans la population blanche et parmi quelques hommes de couleur. Ceux-ci, pour conserver un grade obtenu par la faveur, se devouent sans réflexion au gouverneur et se font ses complaisants. Nous nous hâtons de le dire, parmi les promotions qui ont été faites, nous comptons des amis qui n'ont pas varié dans leurs opinions politiques, mais il n'en est pas ainsi de tous. Quand le pouvoir se rend odieux par sa partialité, il corrompt toujours les hommes qui se font ses tenants. Quels liens peuvent en effet unir des hommes se trouvant dans une aussi fausse position que la milice coloniale et ses chefs ? La confiance ? elle n'existe pas. La fraternité ? on l'y chercherait vainement. Reste donc la force, et elle est bien journalière. Dans l'ordre judiciaire, les abus fourmillent, et toujours ils sont à l'avantage de la classe aristocratique. Les cours royales et les tribunaux de première instance sont constitués de manière à laisser les blancs devenir juges et parties dans leur propre cause. Enfin, en dépit du texte même de la charte, des cours prévôtales peuvent encore ensanglanter le sol des colonies en assassinant juridiquement les innocents dont on veut se défaire. Eh bien ! en présence de cet arbitraire sans bornes, appuyés sur leurs nombreux privilèges, les blancs font entendre des murmures, et se plaignent que le gouvernement ait osé toucher à l'arche sainte de leur pouvoir, en diminuant quelques-uns de leurs privilèges. Les droits politiques, ils les possèdent tous ; la puissance judiciaire se trouve entre leurs mains ; la force publique, ils la diri
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gent et la commandent ; mais ce n'est pas assez au gré de leur orgueil blessé. Un principe, sans application il est vrai, a été émis ; le mot égalité a été prononcé, n'était-ce pas suffisant pour froisser ces cœurs égoïstes et durs pour lesquels tout homme indépendant qui n'est pas de leur ligue n'est qu'un vil esclave révolté ? Les hommes de couleur, au contraire, confiants dans la bonne volonté dont le gouvernement avait donné quelques faibles gages, attendaient avec patience des jours meilleurs en formant leur éducation politi que de manière à pouvoir saisir l'influence que leur assurent dans leur patrie le bon droit et le nombre. Et que veulent-ils en effet qui ne soit sage et raisonnable ? Placés dans leur pays dans la même position que le tiers-état en France avant la révolution, ils demandent ce que cet ordre exigeait alors  : la liberté et l'égalité. Mais ils ont affaire à des privilégiés plus tenaces encore que ne le furent la noblesse et le clergé de France. Ceux-ci du moins n'avaient pas l'impudence de dénier le titre d'hommes à leurs adversaires18.
Quel était donc le moyen dont pouvaient se servir les privilégiés pour reconquérir l'intégrité de leurs privilèges  ? Les demander au gouvernement était chose impossible, on leur eût répondu d'attendre tout du temps ; que l'on n'avait fait que céder à une pénible nécessité ; que d'ailleurs les libertés accordées aux mulâtres étaient purement illusoires, se bornant en réalité à quelques légères concessions de sociabilité19. Et encore ces concessions même fléchissent-elles souvent devant le bon plaisir de l'aristocratie. Ces réponses, qui satisferaient des hommes moins impatients, moins orgueilleux surtout, eussent blessé profondément ces maîtres impérieux dont le despotisme s'exerce sans contrôle sur de malheureux esclaves. Il fallait donc employer tous les moyens, la calomnie même, pour asservir la classe de couleur et l'écraser20. II fallait la représenter comme factieuse, turbulente, ayant juré de détruire les blancs et ne reculant pour y parvenir, ni devant l'assassinat, ni devant l'incendie. Il est si facile de calomnier des hommes auxquels on interdit la défense ! De trouver coupable l'ennemi que l'on juge soi-même ! Et puis les colonies comptent aussi dans leur sein des hommes qui savent créer des complots, les fomenter, les faire naître à propos, pour en tirer avantage dans leur intérêt. Et qu'importe en effet que le sang vil de quelques nègres vienne rougir le sol ! Qu'importe que la tête d'un mulâtre roule sur
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l'échafaud ! Bagatelles que tout cela, quand on considère le glorieux résultat qu'on en attend ; c'est-à-dire l'asservissement de la masse au profit du plus petit nombre. D'ailleurs la métropole offre bien quelques exemples qui sembleraient autoriser les colonies dans ce machiavélisme.
Alors nous avons vu naître ces complots imaginaires, ces incendies dont la périodicité à certaines époques indique d'affreux mystères. Des innocents ont été accusés, jetés dans les cachots, torturés, fusillés sans pitié lorsqu'ils se permettaient quelques plaintes. Ni le sexe ni l'âge ne pouvaient attendrir ces hommes féroces qui se livrent envers leurs esclaves à des raffinements de cruauté, et leur or, jeté à la tête des proconsuls de la grande nation, cache à leurs yeux de larges taches de sang. Ah ! si quelque jour une plume éloquente déchirant le voile funèbre qui couvre nos colonies, retraçait l'histoire de la domination des possesseurs d'hommes ; si elle évoquait du fond de leur tombeau les tristes victimes qui chaque jour y sont entassées, jamais contrée souillée par la tyrannie n'offrirait de pages aussi horribles21. Tout ce que nous lisons des Mésence, des Caligula, des Louis XI22, tout ce que nos cœurs se refusent à croire comme trop dégradant pour l'humanité se trouve surpassé au dix-neuvième siècle par des Français d'outre-mer. Mais ces horribles scènes de despotisme n'ont point ici leur place, ailleurs nous les révélerons en jetant les noms de leurs infâmes auteurs aux gémonies de l'histoire.
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ISSN 2167-1257 | DOI 10.55520/6ZH06EW2
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